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     La Sagesse de l’Éditeur a été écrit par Hubert Nyssen, fondateur de la prestigieuse maison Actes Sud. Tout le monde connaît cette maison d’édition créée en 1978 et qui s’est, quoi que l’on puisse en penser, imposée comme l’une des plus importantes du panorama éditorial français. Il s’agit notamment de l’éditeur de l’écrivain phare Paul Auster, mais aussi de Russel Banks, Laurent Gaudé, qui a reçu en 2004 le Prix Goncourt avec Le Soleil des Scorta, et de Nancy Huston, lauréate du Fémina en 2006 avec l’excellent Lignes de faille. La maison a en outre réalisé un coup d’éclat avec la trilogie Millénium, qui a été principalement à l’origine de la mode du polar nordique de ces dernières années. Cette maison d’édition est également garante d’une certaine qualité littéraire, mais son plus grand apport se trouve finalement, du moins de mon point de vue, moins dans le « texte » lui-même que dans sa présentation, c’est-à-dire « l’objet » lui-même. Son format 10X19 est très confortable, agréable au toucher (davantage à mon sens que le plus grand format, qui m’a toujours fait penser au Guide Vert) et les couvertures proposées parfois éblouissantes. Pour vous en convaincre, consultez les versions grand format de La Porte des enfers (Laurent Gaudé), du Convoi de l'eau (Akira Yoshimura) et d'Orphelins de l'Eldorado (Milton Hatoum). De pures merveilles !

     Cela dit, cette maison d’édition, tout comme le livre que je vais chroniquer et l’auteur/éditeur qui se trouve derrière, me laisse des sentiments ambivalents. Si je suis réellement admiratif devant les objets eux-mêmes, je suis moins enthousiaste, de façon générale, devant la qualité des textes. Si l’on excepte Millénium 1, Lignes de faille, et aussi un peu Le Soleil des Scorta, je dois reconnaître que peu de romans sortis chez cet éditeur m’ont réellement marqué. L’œuvre de Paul Auster m’ennuie profondément, L’accompagnatrice de Berberova, que tout le monde semble tenir pour une merveille littéraire, ne m’enthousiasme pas beaucoup plus, et même Laurent Gaudé, que j’apprécie, semble moins un « grand » qu’un bon écrivain. Les œuvres « actessudiennes » reposent, me semble-t-il, un peu trop sur le style et trop peu sur l’histoire : il résulte de leur lecture un sentiment de distance et de froideur, voire de prétention, qui ne correspond pas franchement au type de lecteur que je suis, pour lequel l’histoire passe au premier plan. La maison Actes Sud me semble ainsi un peu surévaluée, voire « divinisée » : il n’y a qu’à voir la très enthousiaste réception de textes assez décevants comme le maladroit Ouragan ou le très creux Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants. Malgré leurs faiblesses évidentes, le texte de Gaudé n’a reçu pratiquement que des avis euphoriques dans la blogosphère, et celui d’Énard a reçu le prix Goncourt des Lycéens. Alors que bon…

    Après cette introduction, revenons à notre Sagesse de l'Éditeur. La première chose qui frappe l’esprit à la lecture de ce court texte de 100 pages est la plume de l’écrivain : Hubert Nyssen sait écrire et, même si le ton manque parfois un peu de spontanéité à mon goût, force est de reconnaître que sa façon d’écrire a quelque chose d’hypnotique. Il en va de même, soit dit en passant, de son expression orale : j’ai eu l’occasion de l’écouter au cours d’une émission à la radio, et j’avais été assez admiratif de sa dextérité verbale. Il s’agit d’un texte bien écrit, donc, où l’auteur nous fait part de son expérience d’éditeur. Il nous explique comment est née « par accident » sa maison d’édition, nous parle de ses découvertes de Berberova et Auster, tout en fustigeant l’accroissement de la dimension « business » du monde de l’édition, et en mettant l’accent (ce qui correspond à mes yeux aux pages les plus percutantes) sur l’importance de la mise en page et de l’ « objet livre », complice du lecteur. Un programme alléchant, donc. Pourtant, le texte m’a laissé à plus d’un titre sur ma faim.

     Nyssen, s’appuyant sur Erasme, met l’accent sur le fait que la sagesse de l’éditeur relève avant tout d’une sorte de folie. Idée intéressante. Je regrette toutefois un réel contraste entre la théorie et la pratique, l'auteur ne semblant pas franchement déborder de fantaisie.  Nyssen est manifestement quelqu’un qui se prend très au sérieux, et qui semble avoir une conception un peu trop austère de la littérature. Cela se ressentait déjà au cours de la fameuse émission radiophonique, et cela se confirme à la lecture de ce texte. L’auteur cite Dostoïevski, Giono, Albert Cohen : bref, que des « sérieux ». J’aurais souhaité, ne serait-ce qu’une fois, que notre éditeur « avoue » se plonger de temps à autre dans des lectures moins « comme il faut » comme Harry Potter, Brussolo ou Stephen King. Nyssen semble vouer un culte à l’intellect, au point de donner l’impression de perdre de vue que la lecture est avant tout une distraction. Autre déception de ce texte : l’auteur n’échappe pas au piège de l’autoglorification. En caricaturant à peine, il nous conte comment, avec quels courage et audace, il est devenu le fondateur inspiré de l’extraordinaire maison d’édition que tout le monde admire.

     Ainsi : « Je multipliais les défis : créer sans fonds propres une nouvelle maison littéraire quand il y en avait déjà tant, l’installer sur la rive gauche du Rhône quand la décentralisation n’était encore qu’un mot, et ouvrir le catalogue à la littérature étrangère dans un temps où la littérature française était dominée par l’apostolique et si parisienne religion du “nouveau roman. Plus azimuté tu meurs, me répétèrent quelques sages. » J’ai beau chercher, je ne vois pas ce qu’il y a d’héroïque à publier de la littérature étrangère…

     Autre chose qui m’a agacé au cours de la lecture : sa façon de parler de la dimension « business » du monde de l’édition, sous-entendant que cela n’arrive qu’aux autres. Pourtant, sa maison n’a-t-elle pas attendu quatre longues années avant de publier le premier volume de Millénium en poche car il rapportait plus en grand format ? Cette conception manichéenne du « moi et les autres » a quelque chose d’exaspérant. Enfin, le dernier point qui m’a déçu est la sensation de vide qui ressort de cette lecture. Le texte, comme je l’ai déjà dit, est court et, pour ne rien arranger, d’une faible densité : on y trouve bien quelques bonnes idées et pensées intéressantes ici et là, mais j’ai trouvé que, malgré l’expérience et la prestance du bonhomme, il n’y a finalement pas grand-chose à se mettre sous la dent. Bref, La Sagesse de l’Éditeur, intéressant par à-coups mais loin d’être inoubliable, fait partie de ces livres dont la forme l’emporte sur le fond. Comme les romans que son auteur publie, finalement.