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     Un remarquable ouvrage que ces Grands Philosophes de la Grèce antique. C’est pourtant sans enthousiasme particulier que j’ai acheté ce livre et même, pour être tout à fait honnête, totalement par hasard – l’auteur, italien, est inconnu de ce côté des Alpes. C’était il y a une quinzaine d'années, et depuis, l’ouvrage ne me quitte plus : chaque relecture est un réel enchantement. Le secret du livre, c’est que l’auteur, Luciano de Crescenzo, ne se prend pas au sérieux. Dans le monde austère et confiné de la philosophie, c’est purement et simplement un exploit ! Il ne s’agit pas de descendre les vulgarisateurs qui font un tabac en France (Comte-Sponville, Onfray…), mais on peut tout de même leur reprocher de s’adresser à leur lecteur comme à un élève. « LDC », en revanche, lui parle comme à un ami. Énorme différence. Dès la préface, le Napolitain annonce la couleur : « J’ai toujours rencontré de sérieuses difficultés à déchiffrer le baragouin de ces professeurs. Parfois, il me vient le soupçon que ces auteurs ont davantage écrit pour leurs collèges que pour les étudiants en philosophie ». Plus loin, l’auteur évoque le sérieux d’Anaxagore, un philosophe présocratique : « À bien y réfléchir, cette aversion pour le rire est également un symptôme très répandu de nos jours. Essayez d’observer l’attitude des intellectuels quand ils sont interviewés à la télévision : vous remarquerez tout de suite combien leur regard est toujours pénétré d’austérité. Dieu seul sait quels obscurs mécanismes calvinistes, faits de complexes de culpabilité et de désir d’expiation, les rendent aussi allergiques au comique. » Le ton est donné.

     Les Grands Philosophes… a trois qualités principales. Agréable, grâce à la plume fluide de l’auteur, son sens de l’humour et sa simplicité. Le livre se révèle en outre très complet pour un ouvrage de vulgarisation : il traite tout à la fois des penseurs « secondaires » (Anaxagore, Anaximandre, Empédocle) et des « poids lourds » (Socrate, Platon, Aristote), en consacrant à ces derniers une trentaine, voire une quarantaine de pages : c’est donc un panorama complet des « Anciens » que nous offre ici l’écrivain. Enfin, l’ouvrage est d’une clarté exemplaire : l’auteur fait montre d’une étonnante qualité pédagogique et multiplie les anecdotes (très nombreuses, permettant de rendre chaque penseur plus proche et humain) et les anachronismes, n’hésitant pas pour éclairer son propos à se référer à Michel Simon, Sherlock Holmes ou son autre grande passion, le football. Tout cela sans négliger, est-il besoin de le préciser, la doctrine de chaque philosophe, habilement restituée.

     Un autre aspect intéressant de l’auteur est sa prise de parti : LDC aime donner son avis sur les penseurs et fait preuve d’un franc-parler dont le lecteur se délecte fortement : 

    Sur le Parménide, dialogue platonicien : « Il en résulta la conversation la plus ennuyeuse et la plus compliquée de toute l’histoire de la philosophie. Platon nous en donne un large compte rendu dans le Parménide, et, en dépit de son habileté d’écrivain, je crois qu’il n’y a jamais eu personne pour lire du début jusqu’à la fin ce dialogue […] En général, M. Tout-le-Monde s’arrête à la page sept, là où Parménide dit : “…si tu divises la grandeur en soi, et si chacune des choses multiples qui sont grandes l’est par une partie de la grandeur plus petite que la grandeur elle-même, cela ne paraîtra-t-il pas absurde ? – Si, vraiment”, répond Socrate, et “si, vraiment”, répond également M. Tout-le-Monde, après quoi il effacera Parménide de sa mémoire. »

     Sur les syllogismes d’Aristote : « Je me permets de penser qu’il n’est pas indispensable de connaître à fond le syllogisme. Le plus souvent, il s’agit de raisonnements élémentaires que tiennent même les analphabètes, sans savoir qu’ils font un syllogisme. Aristote, lui, donne tellement d’importance à ce sujet qu’il lui consacre une imposante série d’ouvrages […] Je n’en conseille pas la lecture. »

     Sur les paradoxes de Zénon : « J’espère avoir été clair. De toute façon, si je n’y suis pas parvenu, tant pis : on peut très bien vivre sans les paradoxes de Zénon… »

     Gonflé, non ? N’allez pas pour autant en conclure que l’auteur se limite à passer en dérision les philosophes : il livre simplement un point de vue personnel, moins lisse et « prudent » que le « tout se vaut » de celui qui divinise et dit amen à chaque penseur. Ces commentaires ont le mérite de dynamiser la lecture et apportent un aspect un peu « café du commerce » au texte. Cela pourrait être un défaut, mais c’est finalement tout le contraire : comment ne pas se réjouir d’un peu de fantaisie et de spontanéité dans un univers hermétique, austère et prétentieux ? Bref, Les Grands Philosophes… est une bouffée d’oxygène : un livre jubilatoire (terme souvent galvaudé, mais ici totalement mérité), généreux et d’une certaine façon assez révolutionnaire. Après tout, Luciano de Crescenzo est le seul être au monde capable de parler de philosophie avec humour et simplicité. Oui, le seul…