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    Difficile, très difficile de chroniquer une saga comme Gen d’Hiroshima. Tout d’abord, il s’agit d’un manga, ce que je ne suis pas habitué à critiquer, et surtout, cette série est composée de pas moins de 10 volumes, de plus de 250 pages chacun ! Mais cette œuvre du Japonais Keiji Nakazawa, publiée dans les années 70, qui traite des conséquences de l’explosion de la bombe nucléaire du 6 août 1945, vaut vraiment le coup d’être chroniquée, et plus encore d’être lue. Même par ceux qui, comme moi, n’ont aucune affinité avec le genre du manga. J’ai pris conscience en lisant cette série que l’on ne connaissait que très peu de choses sur cet événement majeur du siècle dernier. On sait que la bombe a rasé la ville d’Hiroshima, qu’elle a fait des centaines de milliers de morts, et c’est à peu près tout. Cette saga parvient avec brio à rendre compte de toutes les retombées que l’événement a eues, en particulier sur les survivants. Tout en prenant bien le temps de planter le décor : la quasi-totalité du premier volet est ainsi consacrée à l’avant-événement (la bombe n’apparaît que dans les dernières pages). Il y est question du quotidien pendant la guerre d’une famille, dont le père est pacifiste, ce qui vaut à tous ses membres de se trouver au centre des quolibets, puisqu’il n’est pas de bon ton à l’époque de s’insurger contre les militaires. La famille est pauvre : on prend conscience que même avant la bombe, la vie était déjà loin d’être un long fleuve tranquille pour les habitants d’Hiroshima. Sans parler, évidemment, des méfaits de la guerre. Le vrai héros de ce premier volet est le père, qui reste fidèle à ses principes en résistant contre les militaires, aime sa famille (même s’il se montre tout de même assez violent envers ses enfants), et meurt à cause de la bombe.

     Le deuxième volet, le plus dur, montre les heures qui suivent l’événement. Les victimes sont des zombies agonisants. Un épisode terrible, à déconseiller aux âmes sensibles, mais néanmoins très réussi, car il ne fait finalement que retranscrire l’horreur de la réalité. Tous les épisodes ultérieurs traitent de ce qui se déroule par la suite. Gen, le narrateur, et alter ego de l’auteur, cherche à tout prix de la nourriture pour lui-même ainsi que pour les membres de sa famille qui ont survécu, en particulier sa mère, tout en se montrant altruiste envers les inconnus, prenant notamment sous sa coupe le jeune Ryûta – sosie de son défunt frère – qui ne le quittera que dans le dernier volet. Gen se montre hyperactif : il s’occupe par exemple dans le troisième épisode d’un survivant malade dont personne (même dans sa propre famille) ne veut s’occuper. La complicité entre ces deux personnages donne d’ailleurs à ce volet des airs d’Intouchables. Gen est également, comme tous les autres survivants, confronté à l’impitoyable « chacun pour soi » qui fait suite à l’événement, à la mafia locale et autres salauds qui profitent honteusement de la situation pour exploiter les enfants orphelins. Il réalise en outre que parmi les survivants a priori en bonne santé se trouvent des personnes victimes de radiations : ces dernières n’en subiront les conséquences que plusieurs années plus tard.

     On trouve donc énormément de qualités à cette bande dessinée, qui parvient ainsi à nous parler des effets de la bombe à court et long terme. Parmi les survivants (qui ont tous perdu une partie plus ou moins importante de leur famille), il y a ceux qui survivent défigurés (et qui se retrouvent cibles de moqueries), ceux, comme on l’a vu, qui sont malades « à retardement », ceux qui se font exploiter... D’une façon générale, cette saga s'avère aussi une œuvre très instructive sur l’histoire du Japon (pays finalement assez méconnu), ainsi que sur ses rapports avec la Chine et la Corée. Elle montre des scènes très poignantes sur le service militaire nippon, mais aussi la torture chez les Américains comme chez les Japonais. Autres forces de la série : l’empathie dont fait preuve l’auteur, y compris envers certains « méchants » (notamment les enfants), contraints de faire le mal pour survivre, ainsi que les beaux passages, dans l’avant-dernier épisode, sur la passion naissante du héros pour le dessin et sa volonté de créer une œuvre visible dans le monde entier.

     Cela dit, on peut tout de même émettre quelques réserves à la saga qui, comme toutes les séries, a tendance à s’essouffler un peu. Si les premiers épisodes sont les plus intenses, les suivants s’étirent en longueur et se révèlent parfois redondants, à l’image des tomes 5 et 6, qui constituent le « ventre mou » de la série. Les suivants sont de bonne qualité générale et se lisent avec plaisir, mais on sent bien que l’auteur devait faire ses 260 pages, quand 100 de moins auraient largement suffi, d’autant que la vulgarité se fait peu à peu plus présente. Le dessin proprement dit est globalement bon, simple, dynamique, et  restitue habilement les émotions, mais il n’est lui non plus pas exempt de défauts. Il est parfois un peu trop simple et « enfantin », en plus d’être souvent trop « mangesque », avec des postures de personnages improbables, par exemple lorsque ces derniers marchent avec des jambes perpendiculaires, ou encore la « spéciale Ryûta » (les deux bras pliés derrière la tête). On peut également quelque peu s’agacer du personnage de Gen, globalement attachant, mais dont l’héroïsme exacerbé tourne à l’autoglorification, en plus de ne pas être crédible (le gamin a moins de dix ans dans la plupart des épisodes !). Même si dans les ultimes épisodes, l’auteur corrige un peu le tir en rendant son personnage un peu plus vulnérable, reste qu’il fait la plupart du temps figure de superhéros. Cela dit, malgré ces défauts, cette saga-fleuve n’en demeure pas moins incontournable, non seulement en tant que manga, mais plus encore en tant qu’œuvre historique. Bouleversante au plus haut point, elle est tour à tour dure, émouvante, drôle, et se révèle finalement un bel hymne à la vie et à l’optimisme, malgré l’extrême dureté du sujet abordé. On comprend aisément qu’une œuvre aussi puissante ait inspiré un grand nom comme Art Spiegelman, auteur de Maus, qui traitera des camps de concentration. À ne pas rater !

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