Résultat de recherche d'images pour "l'établi linhart"

     « Les personnages, les événements, les objets et les lieux de ce récit sont exacts », est-il spécifié à la fin de L’Établi. Ce texte de Robert Linhart, publié en 1978, est donc un témoignage. Celui de son expérience, vécue dix ans auparavant, d’ « établi », c’est-à-dire d’intellectuel militant choisissant d’intégrer une usine avec pour réelle perspective la « lutte ». J’ai beaucoup apprécié ce court récit de 150 pages. Tout d’abord, il est bien écrit. Le style est limpide, simple, agréable : un vrai plaisir de lecture. Le fond est quant à lui diablement intelligent. Durant la première moitié du texte, Linhart fait montre de grandes qualités d’observation et d’analyse pour détailler le quotidien de la vie des ouvriers dans une usine, en l’occurrence Citroën, des années 60. L’impression de n’être rien (pour les Français et Blancs) et même moins que rien (pour les immigrés et non-Blancs), ses débuts chaotiques, qui le contraignent à changer de fonction à plusieurs reprises, les cadences infernales, l’aspect infiniment répétitif – et déshumanisant – du travail à la chaîne : tout est finement décrit, avec justesse et simplicité, en évitant les écueils de la condescendance et de l’angélisme. L’auteur s’attarde également sur les petits chefs, manifestement plus exigeants vis-à-vis de leurs subordonnés que d’eux-mêmes, ainsi que sur le rapport que peuvent avoir les ouvriers aux objectifs quantitatifs qui leur sont demandés. Si certains mettent un point d’honneur à ne jamais dépasser les objectifs, d’autres au contraire, peut-être parce qu’ils tiennent plus que tout à leur place, font du zèle et les dépassent largement, au risque d’ « encourager » leurs supérieurs à revoir lesdits objectifs à la hausse.

     Linhart dresse un portrait très noir de l’usine, où la peur est omniprésente. Car si l’auteur peut se permettre, avec ses diplômes, d’adopter une « conduite à risque », et ainsi de s’exposer à un éventuel renvoi, ce n’est pas le cas de la plupart de ses collègues, totalement à la merci de cet « univers semi-pénitentiaire »… La deuxième partie du récit est consacrée à la mise en place de la grève, qui survient à la suite de la décision de l’entreprise de récupérer les heures de travail perdues en mai 68, en allongeant la journée de travail des ouvriers. Même si elle m’a semblé légèrement moins « parfaite » (car plus longuette) que la première partie, elle se révèle elle aussi remarquablement intéressante. Elle montre avec brio l’organisation et plus encore le courage que requiert une telle décision de la part d’ouvriers qui ont tout à perdre, et qui savent pertinemment qu’ils subiront d’une façon ou d’une autre les représailles de leur hiérarchie… Linhart souligne également la fierté de participer à la lutte, plus particulièrement de remporter une bataille dans une guerre quasi perdue d’avance… Seule la toute dernière partie, qui ne doit pas dépasser la trentaine de pages, m’a semblé un peu moins pertinente. Ce petit bémol n’empêche cependant pas L’Établi d’être une excellente lecture, dure, juste et instructive.